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Conférence "L'Écrivain devant l'Histoire"

Conférence de Marguerite Yourcenar, Prix Fémina et lauréate de l'Académie française

L'ÉCRIVAIN DEVANT L'HISTOIRE

Conférence faite devant Messieurs les Recteurs, les Inspecteurs d'Académie et les Directrices et Directeurs d'Écoles Normales

le vendredi 26 février 1954

Paris

 

« Mes chers auditeurs,
Je voudrai vous parler d’un sujet qui nous intéresse tous et qui est en somme l'attitude de l'homme moderne en présence de l'Histoire. Vous voyez à quel point ce sujet est important pour l'écrivain, pour l'éducateur, pour le philosophe et d'autant plus important que je voudrais discuter avec vous ce qu'on pourrait appeler une espèce de désaffection du monde moderne pour l'Histoire dont nous avons sans doute tous eu des preuves.

 

Considérons d'abord ce qu'a été le point de vue de l'humanité en général en présence de l'Histoire. Nous nous consacrerons ensuite à ce canton plus spécialisé qu'est le point de vue du poète, de l'écrivain, du romancier en présence de cette même Histoire. En deux mots nous pourrions dire que l'Histoire est tout simplement une forme de la mémoire humaine.
Elle représente ce que l'homme a cru bon de garder du passé, des archives de la race humaine elle-même. Cette mémoire est bien entendu défectueuse comme toutes les mémoires et l'un des grands devoirs de l'historien ou de l'écrivain qui fait œuvre d'historien est de tâcher de remédier à ces infirmités naturelles de la mémoire humaine.

 

Dans les temps les plus anciens, les sociologues nous assurent que ce sens de l'Histoire, ce sens des événements qui ont eu lieu déjà, se confond pour l'homme avec le mythe. C'est-à-dire que l'homme primitif en présence d'un événement du passé est surtout sensible presque biologiquement au fait que cet événement est en quelque sorte capable de répétitions infinies, sincère dans les émotions, dans les possibilités mêmes de l'humanité et qu'il reparaîtra sous d'autres formes comme le printemps lui-même. Les textes le plus anciens ont tous ce côté mythique : le héros est en quelque sorte un personnage cosmique dont les émotions et les pensées sont senties comme éternellement présentes.

 

Nous verrons que jusqu'à nos jours cette attitude est essentielle ; nous la retrouverons chez les poètes modernes aussi bien que chez les hommes les plus primitifs. Toutefois, à mesure que l'on arrive à ce que j'appellerai l'époque de la littérature écrite, nous voyons que d'autres points de vue prennent le pas sur le point de vue religieux et mythique. Et ces points de vue légendaire, le point de vue exemplaire ou édifiant et, enfin, celui sur lequel je voudrais surtout insister, ce que j'appellerai le point de vue humaniste.

 

Je vais définir très rapidement ces différentes attitudes devant l'Histoire.

 

Par le point de vue légendaire, j'entends celui dans lequel l'homme cherche dans le passé une image embellie de sa propre existence, une image romanesque entourée de prestige, sans s'attacher particulièrement à la vérité des faits. Par image exemplaire, j'entends ce fait que l'Histoire a toujours servi aux philosophes et aux moralistes comme une espèce de réserve d'exemples. On s'est efforcé de l'utiliser à des fins morales, à des fins d'éthiques en nous prouvant que telle ou telle vertu avait été exemplifiée par tel ou tel grand homme ; et c'est souvent même la forme dirais-je un peu ennuyeuse de l'Histoire sert à la connaissance de l'homme. Et enfin - puisque, quand on cite trois définitions, il y en a généralement une quatrième - il ne faudrait pas oublier tout simplement l'histoire scientifique proprement dite qui n'est pas tout à fait de notre ressort ce matin puisqu'elle est du domaine de la seule érudition mais que nous rencontrerons continuellement en chemin et à laquelle nous emprunterons continuellement des exemples.

 

Pour en rester à notre propre littérature, nous constatons que le Moyen-Âge est presque entièrement, ou du domaine de l'histoire légendaire, ou du domaine de l'histoire exemplaire. Je m'explique. Pour l'homme du Moyen-Âge, les héros de l'Antiquité par exemple les personnages de PLUTARQUE sont, ou bien de grandes figures qu'il utilise à fin d'exemples : exemples de courage, exemples de sagesse, exemples de dévotion à la Patrie, sans s'efforcer de critiquer ou de juger de plus près, ou bien il nous présente l'homme de l'Antiquité sous un aspect qui est celui de l'homme du Moyen-Âge lui-même. HECTOR ou CÉSAR ne se différencient guère de ROLAND ou de CHARLEMAGNE et le poète nous présente des descriptions très variées et très complètes de ces mêmes hommes mais en termes de la vie de tous les jours qui est la vie du Moyen-Âge. Il les utilise afin d'exalter son image de la vie, afin de nous montrer ses idées de grandeur, de l'amour ou du courage, dans un décor plus noble, plus exotique si vous voulez mais qu'il ne peut pas concevoir en d'autres termes que celui de sa propre civilisation. C'est ainsi par exemple que DANTE, quand il nous présente BRUTUS aux enfers, place dans le dernier cercle de l'enfer les deux traîtres : JUDAS, le traître à Jésus-Christ et BRUTUS, le traître à Jules-César et les condamne tous les deux, également, en termes de la morale chrétienne, sans s'efforcer un instant de se placer du point de vue qui aurait pu être celui de BRUTUS. Nous avons là une image qui est celle en général que se proposent toutes els civilisations, où la littérature garde encore ou de nouveau des formes populaires. Le romain historique du Moyen-Âge, les chansons d'Alexandre ou les gestes troyennes tels que l'homme du Moyen-Âge les conçoit sont des formes de littérature à demi populaire et le poète reste dans le domaine des idées et des conventions de son temps.

 

Avec la Renaissance un immense changement se produit. L'homme n'a pas tant réappris l'Antiquité, qu'il avait toujours connue sous une forme ou sous une autre, il a réappris, ce qui est probablement infiniment plus important certaines méthodes de la pensée antique. Il a réappris l'application à l'objet en termes scientifiques et il a réappris le goût, en quelque sorte laïque, de la connaissance de l'homme.

 

Du commencement de la Renaissance jusqu'à la fin de XVIIIᵉ siècle, nous nous trouvons dans une grande période de méditation philosophique, ou poétique, ou tragique sur l'Histoire, où le phénomène historique est considéré en termes de l'étude de l'humanité. Disons, si vous voulez, que cette période commence aux grandes et sages méditations de MONTAIGNE sur les hommes de l'Antiquité, que dans l'ordre tragique elle atteint son maximum avec SHAKESPEARE en Angleterre, avec RACINE en France et qu'elle se continue XVIIIᵉ siècle dans des oeuvres que nous jugeons souvent secondaires mais qui influencèrent grandement l'homme de leur temps et font encore l'objet des méditations de NAPOLÉON à Sainte-Hélène. NAPOLÉON à Sainte-Hélène, discutant les tragédies historiques, se place tout comme RACINE, tout comme MONTAIGNE, du point de vue, non pas de l'exotisme ou de la fantaisie d'une part, non pas de la vérité réaliste de l'autre, mais du point de vue de la connaissance de la politique, de la connaissance de l'homme, d'une image abstraite de la condition humaine. Si nous prenons l'exemple le "Jules César" de SHAKESPEARE, nous voyons que Jules César pour SHAKESPEARE n'est pas considéré tel que nous le trouvons dans SUETONE ou dans PLUTARQUE. SHAKESPEARE qui avait lu tous ces auteurs a même éliminé certains détails pourtant intéressants parce qu'ils étaient trop particuliers. De même que BRUTUS il a simplifié l'action, il lui a enlevé certains éléments de politique trop complexe ou d'incidents réalistes ou il n'a gardé que ceux-là que ceux qui lui servaient à présenter le grand drame moral, le grand drame intellectuel qu'il voulait présenter : le drame de l'homme en proie à l'hésitation entre son respect pour un ami qui est aussi un grand homme et son souci de défendre son parti politique, son idée de droit, conflit qui mène Brutus à assassiner César. C'est là ce qui importe à SHAKESPEARE et non le Brutus proprement dit qui s'est promené dans les rues de ROME un certain jour de l'histoire romaine. C'est au point que SHAKESPEARE donne très volontiers à son BRUTUS certains aspects du gentilhomme, de l'honnête homme de la Renaissance anglaise. Il n'hésite pas à le faire si cela lui permet de nous présenter un Brutus plus vraisemblablement et plus accessible à ses spectateurs.

 

De même dans Britannicus de RACINE, le sujet n'est pas tellement le Néron romain, qu'une très profonde étude sur la décision d'un homme entre le bien et le mal. Nous prenons NÉRON à l'heure de son premier crime et RACINE étudie à la fois la décision prise par ce jeune et l'influence qu'exercent sur lui sa mère, ses maîtres et le moment où cette influence est rejetée. RACINE, grand humaniste, connaissait de très près les textes qui lui étaient présentés par l'Histoire, néanmoins il n'en a utilisé qu'une petite partie ; il a laissé de côté certains éléments ; par exemple un détail que nous donnent SUETONE et TACITE : l'inceste de Néron avec sa mère qui eût été gênant pour le spectateur et qu'il a trouvé à bon endroit trop singulier, trop spécialisé ; il nous a présenté seulement l'image d'une mère autoritaire comme on en voit un peu partout et toujours. Il n'a même pas hésiter à transformer l'histoire, à donner par exemple au jeune Britannicus 18 ans au lieu de 15 qu'il avait réellement, et il nous raconte dans sa préface avec honnêteté admirable qu'il a pris cette décision, non par manque de respect pour l'Histoire, mais parce qu'il s'agissait pour lui de présenter un jeune homme qui puisse participer à ce conflit, qui ne fût pas simplement que la victime, ce qu'un enfant de 15 ans eût été. En somme RACINE se sert de l'Histoire comme d'une trame, d'une toile sur laquelle il établit sa peinture de l'homme plutôt que d'une reconstruction plus ou moins hallucinée ou plus ou moins scientifique d'un événement qui a été une fois.

 

Nous avons là, une longue période de méditation sur la destinée humaine qui est extrêmement importante parce que ce qui la différencie des vues de nos jours ou des vues du romantisme c'est que l'homme classique a cru à ces choses que nous oublions trop, l'universalité de certains modes de la pensée et de l'émotion humaines, il a cru à la possibilité de l'homme de se retrouver à travers les temps et les lieux et il a cru en somme à la dignité de l'homme, à sa capacité d'être qui peut raisonner, qui peut juger son propre problème, à sa capacité de s'instruire par exemple.

 

Avec le romantisme tout change. C'est-à-dire que l'écrivain romantique qui se place en résonance de l'Histoire se trouve dans une situation tout autre. D'abord, il recherche ce que son prédécesseur classique n'avait pas recherché, l'exotisme. Il est très frappant que les deux grands romans historiques qui ont été écrits au XIXᵉ siècle en France : LES MARTYRS de CHATEAUBRIAND et SALAMMBÔ de FLAUBERT, se situent dans une antiquité barbare, évoquent un monde primitif auquel on commençait à penser puisque, après tout, ces romans sont contemporains des débuts de l'époque. On peut reconnaître aussi dans cet intérêt que l'on trouve également partout chez les Romantiques pour les époques plus primitives, ce sentiment qui se développaient au XIXᵉ siècle et allait produire des catastrophes au XXᵉ siècle, cet intérêt de chaque pays pour son passé le plus ancien, ce désir de s'opposer en quelque sorte au reste du monde en évoquant et en glorifiant certaines traditions de la tribu la plus barbare ; c'est aussi l'époque à laquelle un écrivain allemand comme KLEIST évoque Arminius, évoque les Germains luttant contre la domination romaine. C'est l'époque où partout on se retourne vers un passé national.

 

À côté de cette influence nationale et de ce goût de la pensée primitive, vous trouverez chez le romantique le goût de la révolte individuelle. Au lieu que le problème se situe en présence de l'homme tel qu'il est à travers le temps, en présence de problèmes qui ne changent pas, de problèmes moraux ou de problèmes intellectuels qui finalement sont toujours les mêmes, nous avons en quelque sorte ce seul problème de l'individu révolté, seul, vis-à-vis de la vie et de la société et luttant pour s'imposer ou pour se venger. Il est curieux de voir que les plus grands drames romantiques que la France ait produits, pour nous en tenir à la France, s'appelleront HERNANI où nous aurons le banni en lutte contre l'Espagne de son temps, ils s'appelleront RUY BLAS où nous aurons une lutte des classes, le domestique, le valet en lutte contre la hiérarchie, ils s'appelleront LORENZACCIO où nous aurons l'individu vaincu d'avance s'efforçant de s'imposer même par le meurtre à une société qui refuse de reconnaître sa grandeur.

 

Cette vue subjective de l'Histoire va dominer avec le romantisme. En même temps, et tout comme l'homme de Moyen-Âge l'avait fait, le romantisme va s'intéresser aux détails précis. Il y a des détails précis, des détails de couleur locale chez un CHATEAUBRIAND ou chez un FLAUBERT ou chez un DELCROIX comme il y en avait chez les miniaturistes du Moyen-Âge ; chez FOUQUET, par exemple, représentant une scène antique. Mais ces détails sont différents, c'est-à-dire que l'écrivain romantique contemporain des débuts de l'archéologie, des débuts de l'épigraphie devient très sensible à ce que nous appelons la couleur locale ; il s'efforce de faire vrai, il s'efforce de rechercher le détail extérieur exact et il lui arrive de sacrifier l'exactitude des émotions à l'exactitude du décor.

 

À notre époque où en sommes-nous ? Nous héritons et du classicisme et du romantisme mais, comme je vous le disais en commençant, un immense découragement semble s'être souvent emparé, non seulement de l'étudiant d'Université mais de l'écrivain lui-même en présence de l'Histoire. Et quelles sont les raisons de ce découragement ?

 

Évidemment, si nous allons au cinéma, si nous lisons un roman populaire, nous voyons qu'il y a d'innombrables films qui nous content l'histoire de Versailles ou, que sais-je, tout autre aventure du passé, en termes, qui sont précisément les termes d'un conteur du Moyen-Âge, de VILLON par exemple, évoquant les personnages de la Bible mangeant des tartelettes, c'est-à-dire en termes d'actualité, en termes de la légende populaire. C'est quelquefois gracieux, quelquefois moins, mais nous sommes toujours dans le ton de la littérature populaire. Nous trouvons aussi, et plus que jamais, de grands ouvrages d'érudition ; ces ouvrages sont hautement spécialisés et la preuve est que si vous vous adressez au libraire du coin vous ne le trouverez pas, vous devrez les commander, vous aurez même à savoir qu'ils existent, que telle université par exemple les a publiés ; ils ne sont pas du ressort du grand public.

 

Enfin vous avez un certain nombre de vulgarisations historiques qui traitent de l'Histoire en termes par exemple de psychanalyse comme certaines nouvelles de BALZAC en donnant des explications qui relevaient de GALL ou de LAVATER. Ce sont des formes d'explications historiques qui ont le défaut de se démoder rapidement. Mais dans l'ensemble, nous n'avons pas ou nous avons très peu de grands livres, de grandes pièces de théâtre qui se consacrent à la méditation d'un grand fait historique, en termes qui ne soient ni des termes de cinéma ou de roman populaire, ni des termes de propagande historique, ou d'érudition pure, sèche et simple.

 

D'où vient cette désaffection ? Je crois qu'on peut l'expliquer de plusieurs manières.

 

L'homme moderne se trouve plus séparé du passé que tous ses prédécesseurs. Dans les détails même de la vie il s'en sent, à tort ou à raison, très éloigné. Nous faisons marcher la radio, nous prenons un taxi, nous tournons le bouton de l'électricité et à moins d'être capable de réfléchir à la superficialité de certains de ces changements, nous nous trouvons très loin de hommes qui s'éclairaient avec des torche, qui galopaient à cheval le long de la route, qui ne ressemblaient pas tout à fait aux nôtres et qui ne possédaient pas les perfectionnements que nous possédons. Nous pouvons dire que nos grands-parents ou nos arrières-grands-parents étaient déjà plus près de LOUIS XIV ou de JULES CÉSAR du point de vue des détails de leur vie de tous les jours que nous ne sommes, nous, de nos grands-parents. Il y a là un changement considérable dans le décor.

 

Ensuite, l'homme moderne, il faut bien le dire, a terriblement souffert s'il est de bonne foi, de certains éléments de propagande historique : ou on a tourné l'Histoire en vue d'une propagande historique : ou on a tourné l'Histoire en vue d'une propagande nationale ou d'une propagande de classe, ou on a essayé de nous montrer dans l'Histoire un déterminisme rigide en faveur de certaines vues politiques - je pense par exemple à ce que l'on appelle la conception marxiste de l'Histoire - et devant toutes ces attitudes particulières et antagonistes l'homme moderne a fini par se décourager. De plus l'immense masse de documents qui est entrée dans le domaine public dans ce dernier siècle, documents visuels, documents d'archéologie, documents d'épigraphie, archives etc... a créé des problèmes si complexes en vue de la vérité historique que le lecteur moderne en sait plus très bien à quoi s'en tenir. Et hésitant au sujet - que dirais-je ? - de l'ambition de Cromwell, Cromwell était-il ambitieux, hésitant au sujet de la vertu de Marie-Antoinette, - Marie-Antoinette était-elle ou non vertueuse ? - l'homme moderne ne sait plus ce qu'il doit lire et ce qu'il doit croire et son hésitation se reflète finalement, se traduit par une certaine indifférence aux problèmes historiques.

 

Enfin, il y a le fait que nous ne devons pas sous-estimer que dans ces vingt dernières années, malheureusement pour nous, nous vu passer l'Histoire dans nos rues, au rythme très précipité et catastrophique et que le spectacle n'était pas toujours très beau ou, en tout cas, n'était pas toujours agréable et qu'il y avait de quoi nous dégoûter des grands mouvements de masse ou des grands personnages dont on nous dit qu'ils dominent les destinées de l'Humanité. Ceux que nous avons vu n'étaient pas, si j'ose dire, très reluisants et faits pour nous inspirer le respect de ceux du passé.

 

Dans ces conditions, n'oublions pas que la position de l'écrivain et du philosophe lui-même est plus précaire encore du fait de certaines vues nouvelles, de certaines vues philosophiques nouvelles qui nous font hésiter devant la vérité elle-même. Quand Paul VALERY nous qu'il ne voudrait pas écrire un roman parce que, dans un roman, il serait forcé de dire que la marquise sortit à cinq heures, ce qu'il dit peut s'appliquer également au problème historique. En pareil cas VALERY va également hésiter à écrire un roman où il nous dira que LOUIS XIV, le 21 janvier, est parti pour la place de la Révolution pour être guillotiné. Les deux faits sont également du domaine du fait, dit domaine de l'incident qui, pour l'esprit philosophique de VALERY, est plus ou moins sans intérêt.

 

Cet homme qui s'intéresse aux lois générales se refuse à considérer un fait particulier : il y a autre chose ; il y a une autre attitude également néfaste à l'Histoire. Prenons un homme comme PROUST ; il n'y a peut-être pas d'écrivain français de notre temps qui était plus apte que PROUST à considérer l'Histoire ; il en parle lui-même très souvent et lorsqu'il nous raconte les annales de n'importe quelle famille française, de n'importe quel milieu français, lorsqu'il nous raconte la vie de sa cuisinière, il se place bien entendu en termes d'Histoire.
Il nous dit que lorsqu'une mère et un fils dans leur salon lisent leu courrier et apprennent la nouvelle d'un mariage et les antécédents des deux familles, ce que cette mère et son fils font, c'est de l'Histoire.

 

Comment cela se fait-il alors que l'attitude de PROUST soit en quelque sorte hostile à l'Histoire ? Pour la simple raison que la pensée de PROUST équivaut à nous dire que, dans des conditions modernes, dans les conditions d'analyse où nous sommes, nous n'arrivons plus à la vérité. Les seize volumes du roman de PROUST se passeront à nous montrer, que le héros ne parviendra jamais à savoir par exemple, s'il a ou non raison d'être jaloux d'Odette ou d'Albertine. Dans les moindres faits de la vie journalière nous ne savons pas, l'homme n'est pas organisé pour savoir, les hommes ne sont pas organisés pour se comprendre entre eux. S'il en est ainsi, si nous ne pouvons pas comprendre même les êtres auxquels nous tenons le plus, à plus forte raison ne comprendrons-nous pas ce qui se passait dans l'esprit de NAPOLÉON ou dans l'esprit de CHARLEMAGNE ; l'Histoire devient une science de plus en plus conjecturale. En somme, tout se passe comme si les immenses progrès de la science historique avaient réussi à nous décourager en nous montrant pour la première fois la complexité du problème.

 

Que va faire l'écrivain moderne qui voudrait réagir contre ce point de vue, qui voudrait arriver de nouveau à entrer en contact avec ce passé dont nous avons besoin pour mieux connaître le présent, peut-être pour mieux prévoir l'avenir et pour lutter contre ce drame particulier de l'homme moderne qui est la solitude, le sentiment d'être perdu dans des masses qui l'écrasent et où il n'a plus de point de repère, ni de point de repère moral, ni de point de repère intellectuel ? Je crois que l'attitude de cet écrivain va se définir comme il suit : il devra d'abord essayer de savoir ce dont il parle, c'est-à-dire qu'il devra s'informer de tous les faits ; remarquez que, comme nous l'avons dit, c'est de plus en plus difficile. Les faits que l'on a à offrir à chaque écrivain qui souhaite méditer sur un fait historique particulier sont de plus en plus nombreux. Il aura à lire, il aura à comparer les documents, les photographies, il aura au besoin de voyager, il aura à savoir, non seulement ce que les textes anciens et connus de tous temps lui ont dit, mais aussi ce que les commentateurs modernes ont dit de ces mêmes textes. Il aura à être s'il le peut, l'homme le plus informé sur son sujet. Mais en présence de ces faits innombrables quelle sera son attitude ?

 

Il aura d'abord à choisir, à tâcher de se rapprocher de cette vérité dont nous disions tout à l'heure que pour l'esprit moderne elle n'existe pour ainsi dire pas. Je crois qu'il aura à se mettre dans cette attitude modeste dans laquelle il se dira que la vérité en effet est inaccessible mais que, comme dans le domaine mathématique, comme dans le domaine scientifique, on peut s'en approcher de plus en plus, on peut se tromper plus ou moins et que l'important dans la vie, dans l'histoire ou la littérature est de se tromper modestement le moins possible. Il aura par conséquent, à distinguer entre les faits indéniables, comme par exemple le fait qu'il y a eu, en juin 1815, une bataille de Waterloo, qui sont des faits absolument non controuvables (sic, comprendre: faits qui ne sont pas imaginés), le fait infiniment probable mais qui n'a pas le même degré d'évidence absolue, le fait non prouvable mais qu'on pourra peut-être prouver demain, si demain nous arrivons à posséder un document qui nous indique qu'en effet, telle personne était présente ce jour-là et les faits plus mystérieux qui nous resteront sans doute toujours cachés, ou parce que la personne qui en est l'auteur, si je puis dire, a tenu à les cacher - ce qui est souvent le cas - ou parce que ces faits sont du domaine de la vie intérieur, de la vie personnelle et n'accèdent pas aux documents écrits ou n'y accèdent que rarement et de façon incomplète. Je vais vous indiquer dans le travail dont je m'occupai moi-même quelques-uns de ces faits. Il est très clair que quels que soient les documents qui nous puissions découvrir demain, nous ne trouverons pas en ce qui concerne la vie d'Hadrien, un document définitif qui puisse nous prouver que cet empereur a, oui ou non, comme on l'en accuse, forgé un testament pour arriver au pouvoir. Ce document si nous le trouvons, sera une fois de plus ou le document d'un ami ou le document d'un ennemi, une confession d'Hadrien sur ce point est exclue et si elle n'était pas exclue il est douteux qu'il se fût accusé lui-même avec sincérité. Nous sommes là dans un domaine où pour de bonnes raisons nous ne saurons jamais la vérité parce que trop de gens avaient intérêt à la cacher. Sur d'autres points de ce même sujet il y a des documents que nous n'aurons sans doute jamais parce qu'il n'importait pas assez à l'humanité de les garder.

 

Très souvent, lorsque nous écrivons la vie d'un grand homme, nous n'avons presque rien sur ce qui concerne sa jeunesse ; il est très douteux que ses lettres, ses cahiers, ses premiers travaux nous aient été conservés ; le fait par exemple de savoir si Hadrien avait aimé ou n'avait pas aimé sa femme, s'il s'entendait avec elle très mal, bien, ou seulement raisonnablement bien, reste manière à hypothèses, même lorsque, ce qui est d'ailleurs le cas pour Hadrien, il nous a laissé quelques confidences sur ce sujet.

 

Nous pouvons toujours nous dire que ces confidences ont été écrites dans un but bien défini mais qui n'est pas toujours celui de nous renseigner sur cette secrète vérité.

 

Et c'est ici que s'établit une troisième nécessité pour l'écrivain ; c'est celle d'être, si je peux employer un mot si dangereux et si pompeux, impartial. Qu'est-ce que j'entends par ce mot ? J'entends qu'il devra se dégager, autant qu'il le peut, des idées et des opinions de son temps pour juger son personnage au terme des opinions et des idées du temps où cet homme a vécu. Par exemple lorsqu'il s'agit d'Hadrien et de son programme pacifique il est amusant de voir que les historiens des différentes époques ont suivi les vues qui étaient à la mode de leur temps. Au XVIIIᵉ siècle on a admiré dans Hadrien , VOLTAIRE ou GIBBON ont admiré l'homme des lumières, l'homme qui avait fait fermer certains temples et certains oracles, l'incrédule, le libre penseur, l'homme des réformes. Notez qu'on a des raisons de l'admirer ; ce côté du personnage existe. Au XIXᵉ siècle les grands historiens allemands, comme par exemple MOMMSEN, avaient assez peu de sympathie pour le personnage, pour la simple raison qu'ils étaient tous très militaristes et qu'étant militaristes, un homme qui avaient mis fin à une longue guerre, même en faisant d'assez nombreuses concessions, leur déplaisait considérablement. Au XXᵉ siècle, au contraire, Hadrien devient de nouveau le grand homme pour de grands historiens comme ARNOLD TOYNBEE précisément parce qu'il a fait des concessions et qu'il a évité une nouvelle guerre.

 

Vous voyez que nos opinions se reflètent quoi qu'on fasse dans notre manière de considérer l'Histoire et qu'il est jusqu'à un certain point naturel et souhaitable qu'elles le fassent. Mais enfin il ne faut pas aller trop loin et l'une des plus grandes erreurs du romancier est de placer son héros dans des conditions sentimentales, dans des conditions morales qui sont celles de son temps. Je n'ai pas besoin de vous indiquer des exemples : nous les trouverons amplement dans presque tous les romans historiques auxquels nous penseront. Je vous ferai remarquer seulement - puisque j'ai signalé un peu plus tôt ce roman un peu oublié de FLAUBERT, qui est SALAMMBÔ - que dans SALAMMBÔ tout ce qui concerne la vie politique, la vie militaire est d'une plus grande authenticité, car FLAUBERT s'est basé sur des textes qu'il avait en main ; mais quand il nous décrit le personnage imaginaire d'une jeune fille carthaginoise, cette jeune fille nous donne maintenant l'impression de porter une crinoline ; elle est décrite en termes d'une femme du XIXᵉ siècle, certains disent qu'elle est même décrite en termes de la princesse MATHILDE. L'auteur n'a pas pu s'empêcher de penser et de voir dans le domaine de la vie intime comme il voyait dans sa vie de tous les jours.

 

C'est ce que nous devons essayer d'éviter. Comment pouvons-nous l'éviter ? Je crois que nous pouvons y arriver presque scientifiquement, d'abord et tout simplement en lisant non seulement ce qui concerne le personnage qui nous occupe, mais en lisant ce qu'il lisait : les livres de Philosophie, les livres d'Histoire, les poèmes qui avaient en quelque sorte meublé sa bibliothèque intérieure. Nous voyons ainsi dans quelle atmosphère morale et intellectuelle il vivait et nous sommes capables de repenser sa vie à peu près comme il la pensait. Ensuite nous pouvons y arriver en établissant ce que j'appellerai un "système d'équivalence", c'est-à-dire que nous ne devons jamais oublier que certaines émotions ou certaines directives du passé qui nous paraissent très étrangères, à nous, se retrouvent costumées d'une autre façon à notre époque. Je vous donnerai simplement quelques exemples ; il me paraît évident qu'au Moyen-Âge, où la pensée chrétienne domine de façon presque absolue, à travers l'émotion religieuse, à travers le mysticisme le plus sincère et le plus ardent on peut aussi déceler certaines tendances qui de nos jours s'exprimeraient autrement.

 

Quand Saint-François d'Assise décide d'abandonner le commerce, se défait de ses vêtements luxueux, les jette à la tête de son père, il accomplit évidemment l'action d'un saint qui veut se séparer du monde ; je crois qu'on peut retrouver tout de même, dans cette action, un peu de révolte du fils irrité par un père qui veut lui imposer une profession qui ne lui plaît pas et qu'il y a là des sentiments qui ne sont pas tous religieux, et que nous retrouverions entre un père et un fils de nos jours. Quand Saint-François d'Assise se réjouit d'avoir perdu sont argenterie, quand il est enchanté de vagabonder à travers l'Italie sans argent, sans maison et sans espoir de confort, en écrivant des poèmes religieux, nous retrouvons les émotions d'un mystique certes, mais aussi celles d'un poète, celles qui entraînent un jeune homme de nos jours à renoncer à la sécurité d'une profession pour se tourner vers le monde des idées, ou le monde des émotions, ou le monde de la poésie. Pour François d'Assise ces sentiments s'expriment en termes strictement mystiques ; pour nous, ils s'exprimeraient peut-être autrement. Ce sont pourtant, à la base, les mêmes émotions humaines.

 

Quand une autre grande sainte - de la Renaissance cette fois - Sainte-Thérèse qui est assurément une grande mystique, consacre une immense énergie à développer des couvents, à enrichir les domaines des couvents, à établir une admirable technique de la vie religieuse, nous trouvons à côté des émotions religieuses proprement dites, des sentiments, des émotions et des activités qui ne différeraient pas tellement de celles d'une femme de nos jours passionnément intéressée à une grande entreprise commerciale ou administrative. Nous avons là des sentiments qui se colorent autrement mais qui sont du domaine de l'humanité en général.

 

Le grand point pour l'écrivain sera donc d'arriver à un nouvel humanisme si je puis dire, de retrouver le plus possible de ces points de repère qui nous permettent d'établir une entente avec l'humanité en d'autres temps et en d'autres lieux, de chercher quels problèmes existent toujours et d'évaluer exactement les différences qui se produisent quand ces problèmes sont envisagés sous un angle différent. Nous nous retrouverons dans cette formule "Histoire, connaissance de l'homme", qui a été celle des grands classiques.

 

Ayant pris ces précautions et étant arrivé à cet angle de vue que fera l'écrivain qui va s'efforcer d'exprimer tout ce qu'il a appris ?

 

Le problème de l'expression est ici considérable. Comment faire parler les hommes du passé ? un grand réaliste, TOLSTOÏ, avait refusé d'écrire un roman qui se plaçait cent ans avant lui pour la simple raison qu'il en croyait pas pouvoir arriver à faire parler son arrière grand-père dans le ton qui était de son époque. et remarquez que si nous-mêmes essayons de retrouver le ton qui était celui de notre jeunesse, l'argot par exemple, le jargon si vous voulez qui régnait dans un certain milieu à l'époque où nous étions écoliers, nous y avons déjà beaucoup de mal. Comme nous sommes surpris quand, par exemple, nous retrouvons dans une lettre une photographie d'autrefois ! Comment arriver à retrouver ce ton ? Le problème est considérable et je crois que l'écrivain doit faire un compromis ; c'est là qu'il doit arriver à établir un ton qui à la fois, comme le dit à peu près RACINE dans l'une des préfaces des ses tragédies, puisse être acceptable pour un homme du passé, de façon qu'un homme du passé puisse lire le texte sans être par trop choqué et en même temps qui puisse être acceptable pour un homme de nos jours. qu'un homme de nos jours puisse comprendre, où un homme de nos jours puisse sentir des émotions et des vues qui lui sont propres. Il s'agit donc en quelque sorte de placer dans ce qu'il y a de plus stable et de plus éternel, dans la tradition humaine.

 

Dans mon cas, j'avais fini par choisir le mode personnel, j'avais fait parler Hadrien non pas par une fantaisie de romancier mais parce que j'espérais en le faisant par lui-même, arriver à ce point où l'homme s'exprimait en termes de sa propre vie, de sa propre destinée au lieu de le faire passer par nos propres opinions, par nos propres commentaires. En somme j'essayais de présenter la vie humaine dans sa fluidité avant qu'elle ait été fixée dans ce système noble et glacé que nous appelons trop souvent "Histoire". De plus, c'est ici, que contrairement à l'habitude romantique, j'avais essayé de prendre comme personnage un homme d'une époque étrange, très éloignée de la nôtre en termes de psychologie ou de vie de tous les jours, mais un homme appartenant à ce que le grand écrivain TOYNBEE - pour le nommer une seconde fois - appelle un "monde ouvert", c'est-à-dire un monde comme est encore le nôtre aujourd'hui et comme nous voulons espérer qu'il restera, sans en être malheureusement absolument sûrs, un monde dans lequel l'homme jouit des bénéfices d'une longue culture, a derrière lui un passé et croit avec un avenir, croit à la possibilité de réformer certaines choses, de maintenir certaines autres, peut voyager de pays à pays, peut se faire une idée globale de l'humanité.

 

Ce personnage était évidemment de ceux qu'on pouvait prendre en quelque sorte comme interprète entre le passé et nous puisque son attitude à l'égard du monde ressemble en somme à la nôtre sur les points qui importent. À quoi bon faire toutes ces choses me direz-vous ? À quoi bon se donner tant de peine ? Ne serait-il pas plus simple de choisir un sujet moderne ? Je ne le crois pas parce que précisément le présent est quelque chose de si fluide et de si près de nous que nous pouvons mal le saisir, le considérer, le maintenir en quelque sorte entre nos mains, il nous échappe, il glisse entre nos doigts ; nous en sommes trop près pour pouvoir le juger.

 

Je continue à croire que l'homme a une raison de se tourner vers les perspectives plus stables du passé pour se faire une image de sa destinée et pour aider à connaître le présent lui-même. En ce qui me concerne, je dois dire que l'étude d'un homme du passé, d'un grand administrateur, d'un grand homme d'état m'a rendue tantôt plus sévère, tantôt plus indulgente envers les hommes d'état de nos jours mais en tous cas, j'espère, plus compréhensive, plus capable de voir les difficultés et l'immense complexité de leurs problèmes. D'autre part même lorsqu'il s'agit de n'importe quel individu, n'importe quel homme de 62 ans comme l'était Hadrien, quand je lis un article nécrologique me racontant brièvement la mort d'un banquier ou d'un homme d'affaires et sa carrière jusqu'à sa mort, j'éprouve plus de sympathie, je vois mieux en comparant cette vie si brièvement racontée en quelques lignes dans le journal à l'épitaphe d'un grand empereur où il n'est question en effet que de ses succès et de ses titres administratifs, je me rends mieux compte que ces quelques lignes glacées cachent un monde immense de luttes, d'efforts, des difficultés d'une vie intime dont rien ne nous est dit, ce volcan humain qu'est chacun de nous, et que nous sommes seuls à connaître.

 

J'ai donc eu l'impression d'avancer un peu plus dans la connaissance de l'être humain, de nous-mêmes et de ce qui importe encore plus : d'autrui.

 

Il y a bien des manières d'arriver à un certains succès avec un livre mais je crois que le succès le plus important c'est d'avoir appris quelque chose et je dois dire dans mon cas l'étude de l'Histoire m'a beaucoup appris. »

(Source: Publication du Centre national de documentation pédagogique 29 rue d'ULM - Paris Ve)

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